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LE TRIBUNAL ALTERNATIF CONTRE LES FÉMICIDES, UN NOUVEL OUTIL DE LUTTE CONTRE LA VIOLENCE DE GENRE AU HONDURAS

July 3, 2013

« La rébellion et les revendications exprimées au sein de ce Tribunal nous rapprochent un peu plus de l’utopie ». C’est sur ce message plein d’espoir, porté par Eva Sánchez, féministe membre de l’organisation «Les Fourmis »1, que s’est clôturé le Tribunal Alternatif contre les Fémicides, le 19 juin dernier. Cet activité inédite au Honduras a pris place à Tegucigalpa à l’Université Pédagogique Nationale Francisco Morazán, dans le cadre de la Campagne Nationale contre les Fémicides au Honduras, et avec le parrainage de l’organisation Oxfam. Des volontaires de PROAH ont eu le privilège d’assister à la totalité de l’évènement.

Le Tribunal Alternatif, une première au Honduras

La tenue du Tribunal Alternatif, véritable instrument de lutte sociale à portée symbolique et ouvert au public, a revêtu les apparences d’un procès, au cours duquel été réexaminés des cas de fémicides déjà portés devant la justice hondurienne, mais cette fois-ci par un jury exceptionnel composé de défenseurs des droits humains. Cet évènement spécial a fait écho à d’autres initiatives similaires en Amérique latine, entre autres au Guatemala, au Pérou ou encore en Colombie, également concernés par des problématiques de violence à l’encontre des femmes. ll s’est inscrit dans le cadre d’une stratégie de plaidoyer et d’action politique collective, visant à mettre en évidence l’impunité qui caractérise les cas de fémicides au Honduras, lesquels sont en recrudescence dans le pays, et plus particulièrement depuis le coup d’État qui a eu lieu le 28 juin 20092. C’est notamment grâce à la présence de nombreux médias de communication que le Tribunal Alternatif a pu mener à bien sa mission comme «  outil de visibilisation et sensibilisation aux violations des droits de la femme », tel que défini par Gladys Lanza, coordinatrice du Mouvement de Femmes pour la Paix Visitación Padilla. Le Tribunal Alternatif est un instrument nouveau qui vient compléter les nombreuses initiatives d’ONG féministes honduriennes qui espèrent rédiure l’exposition particulière à la violence dont souffrent les femmes, segment particulièrement vulnérable de la population hondurienne3.

L'évènement a fait salle comble
Près de 700 personnes ont assisté au Tribunal Alternatif
 

Une femme est assassinée toutes les 15 heures au Honduras

Les 8 organisations féministes de la société civile hondurienne, qui forment la Tribune de Femmes contre les Fémicides -en charge de la campagne nationale- et qui ont veillé 18 mois durant à l’organisation de ce Tribunal exceptionnel, ont impulsé l’initiative afin de dénoncer haut et fort l’amplification de la violence de genre qui règne dans le pays. Leur rapport intitulé « Comment se tisse la toile de l’impunité », et publié le 18 mars dernier reflète cette nette tendance : on recensait 512 cas de fémicides en 2011, contre 606 en 2012. Les statistiques établissent ainsi qu’une femme est assassinée toutes les 15 heures au Honduras. Les victimes, dont l’âge moyen se situe entre 20 et 24 ans, sont tuées par leurs maris, petits-amis, parents ou proches, mais également par des inconnus, membres du crime organisé ou autres. Les assassinats sont perpétrés dans le foyer familial tout comme dans des lieux publics. La variété des circonstances dans lesquelles se déroulent les fémicides ne reflète que mieux l’exposition constante des femmes, au sein d’un système patriarcal qui échoue à les protéger des coups qui leurs sont portés, et banalise souvent la violence conjugale.

C’est précisément afin de mettre en avant les structures permettant la légitimation culturelle de la violence faite aux femmes que les féministes latino-américaines renouvellent leurs outils et concepts. La notion même de fémicide -ou féminicide-, définie comme « le meurtre de femmes pour la simple et unique raison qu’elles sont des femmes »4, a permis aux féministes centraméricaines, depuis le début des années 2000, d’attirer l’attention sur la violence endémique qui sévit contre les femmes dans des pays comme le Honduras, mais également au Guatemala ou au Salvador. Au Honduras, la société civile s’est emparée du concept de fémicide dans le cadre de la Campagne Nationale et du Tribunal Alternatif contre les Fémicides, afin de sensibiliser la population et responsabiliser l’État face à son devoir des protéger ses citoyennes.

Une organisation sous contrôle

Les cas de fémicides ont été examinés par les membres d’un jury aux horizons divers mais ayant pour trait commun un parcours reflétant un engagement dans la défense et la promotion des droits humains. Parmi les cinq juges, on pouvait distinguer Cecilia Barraza, historienne et universitaire colombienne; Ana Carcedo, universitaire costaricaine; Claudia Sánchez, avocate hondurienne; Leo Valladares, avocat et ancien commissaire aux droits humains au Honduras; et Julio Escoto, écrivain hondurien. Par ailleurs, Tirza Flores de l’Association des Juges pour la Démocratie (AJD); Guadalupe Ramos, avocate mexicaine de l’Observatoire Citoyen National des Féminicides au Mexique; Patsilí Toledo, avocate et chercheure à l’Université Nationale de Barcelone étaient chargées de prendre la défense des victimes défuntes en tant qu’avocates.

Les juges du Tribunal Alternatif Les juges du Tribunal Alternatif

Les membres de l’organisation ont recherché des familles consentantes à la divulgation de l’histoire de leurs proches assassinées, et également enclines à partager de l’information sur les victimes. Les noms et lieux ont été changé afin de préserver un certain anonymat. L’accord des familles des trois jeunes femmes assassinées témoigne d’un acte de courage. Outre la vulnérabilité psychologique générée par à une possible « re-victimisation »5 lors de la présentation publique et détaillée des cas, les proches ont pris un risque pour leur sécurité physique en assistant à la totalité du « procès ». Afin de pallier ces difficultés, l’évènement a fait l’objet d’une préparation minutieuse. Un protocole a été établi par les organisateurs, et diffusé auprès des participants afin d’expliquer clairement les enjeux du Tribunal. De plus, le Tribunal a été doté d’un service de sécurité formé spécialement pour les circonstance, plaçant l’évènement sous haute surveillance.

Des assassinats intolérables

Les trois cas de fémicides qui ont été jugés par le Tribunal Alternatif sont ceux de femmes âgées de 20 à 36 ans. Le Tribunal a tenté de rendre publics des assassinats emblématiques en ce qu’ils présentent des traits caractéristiques des fémicides au Honduras. En majorité mères de famille, alors enceintes pour deux d’entre elles, originaires de milieu urbain ou rural, la totalité des victimes a succombé à l’agression d’un homme avec lequel elles partageaient une relation amoureuse. Suite à la présentation des cas par des invités d’honneur leaders d’organisations sociales honduriennes6, les avocates des victimes ont plaidé sans relâche, déroulant un enchaînement de preuves accablantes à charge contre les accusés, mais également contre l’État hondurien et ses institutions. Les avocates ont insisté sur l’impunité dont ont bénéficié les assassins. En effet, les manquements de l’État en différentes étapes de la judiciarisation sont troublants: protection des témoins défaillante ou absente, disparition de preuves, libération sous condition des coupables présumés. Autant d’éléments reflétant un laxisme certain du système judiciaire hondurien, ainsi que l’absence de rigueur institutionnelle. A l’issue des plaidoyers, la spécialiste chilienne Adrianna Sosman s’est chargée de systématiser les caractéristiques des bourreaux en dressant leurs profils psychologique et socio-économique.

Les juges ont alors suspendu le Tribunal en attente de la délibération des juges. L’auditoire, comptant près de 700 membres et composé d’organisations de la société civile hondurienne et internationale, de professionnels de la justice et du corps diplomatique, ainsi que des familles des victimes, a pu apprécier ce répit accordé alors que l’atmosphère s’était chargée en émotion au cours des heures écoulées. L’horreur et l’injustice se dessinant au fil des récits a indigné les personnes qui s’étaient déplacées, et bouleversé les familles des victimes, qui ont été prises en

charge et emmenées au calme.

Miriam Miranda

Miriam Miranda présente le cas de Claudia Rojas,
enceinte de 9 mois lors de son assassinat
 
 

Le Tribunal condamne l’État hondurien et ses institutions

Lorsque les juges ont refait leur apparition, il ne faisait aucun doute que les conclusions seraient sans appel. Après avoir qualifié la violence faite aux femmes au Honduras de « problème structurel », les juges ont fermement condamné la négligence de l’État hondurien, favorisant un climat d’impunité à l’égard des responsables de fémicides allant à l’encontre du devoir national et international de « garantir le droit des femmes à une vie libre de violence ». Une série de dix recommandations a ensuite été adressée à différentes instances honduriennes et internationales, telles que l’État, le Ministère Public, les organisations de défense des droits humains et en particulier des droits de la femme, soulignant l’urgence de réformer à plusieurs niveaux le modèle institutionnel actuel.

S’il est certain que le système judiciaire est dans la ligne de mire des recommandations -ce dernier est enjoint à renforcer les investigations, judiciariser et punir les responsables-, les juges ne manquent pas d’y exhorter à la création de structures de proximité permettant la détection de femmes en situation vulnérable, et de les protéger des schémas habituels de violence. En d’autres termes, les recommandations issues du Tribunal Alternatif se résument en peu de mots : prévention, éducation, protection, investigation, sanction et réparation; c’est en aspirant à ces standards que sera rompu le « cercle vicieux de la violence de genre et des fémicides », tel que l’a affirmé George Redman, directeur de Oxfam International au Honduras, rappelant que « si la vérité n’est pas établie, il n’y pas de reconnaissance des faits; il n’y a alors pas de justice, ni de réparation aux victimes ». Les conclusions et recommandations seront remises auprès des autorités honduriennes.

Si l’incertitude plane sur la portée effective de la tenue de ce premier Tribunal Alternatif contre les Fémicides au Honduras, il aura permis de mettre un coup de projecteur sur une réalité parfois noyée dans le flot d’informations relatives à la violence au Honduras. La Tribune des Femmes contre le Fémicide, encouragée par l’intérêt suscité auprès du public, souhaite renouveler l’expérience à l’avenir, dans l’espoir d’approcher un peu plus cette « utopie » d’un monde fait de femmes libres.

Pour plus d’informations sur le Tribunal Alternatif contre les Fémicides au Honduras, consultez les articles suivants en espagnol, sur le site defensores en linea :

1)http://www.defensoresenlinea.com/cms/index.php?option=com_content&view=article&id=2652:tribunal-alterno-conocera-casos-simbolicos-de-femicidios-y-evidenciara-fallas-en-sistema-judicial-hondureno&catid=81:muj&Itemid=197

2)http://www.defensoresenlinea.com/cms/index.php?option=com_content&view=article&id=2661:proximo-paso-es-deducir-responsabilidades-a-funcionarios-que-obstruyan-la-justicia-para-las-mujeres&catid=42:seg-y-jus&Itemid=159

1Organisation féministe, basée dans le département d’Intibucá.

2Voir le rapport d’Oxfam « Impunité : la guerre contre les femmes », publié en 2011 : http://www.revistazo.biz/cms/images/stories/Informe_femicidios_Honduras.pdf

3Voir le site de la Campagne Nationale contre les Fémicides : http://www.contralosfemicidios.hn/tribunal-alterno.

4Définition utilisée comme référence dans la littérature, donnée par Radford & Russell en 1992, dans la publication : « Femicide: The Politics of Woman Killing ». New York: Twayne, 1992.

5Dans son protocole d’action, le Tribunal Alternatif contre les Fémicides définit la re-victimisation comme le risque de rendre la femme responsable du crime qui est commis à son encontre.

6Parmi eux, Miriam Miranda, présidente de l’Organisation Fraternelle Noire Hondurienne (OFRANEH) et Donny Reyes, coordinateur de l’organisation LGBT Arcoiris.